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Chap. 1

La naissance du modèle INSA

1957/61

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12 novembre 1957 : deux bâtiments à peine livrés et rien en face. Une promotion de 289 élèves-ingénieurs dont seulement 13 filles fait sa rentrée, dans un décor inachevé. On n’avait qu’un amphi à notre disposition, pas de tables, et une plaque en contreplaqué pour pouvoir écrire… se souvient un ancien élève. L’automne est tombé sur Villeurbanne, le brouillard a envahi La Doua, terrain en friche qui borde la frontière nord de l'agglomération. 

La rentrée de 1957 s’est faite dans des conditions difficiles se rappelle Françoise OberlisJ’étais originaire du midi de la France et c’était épouvantable d’arriver sur le campus dans le froid, le brouillard, et un chantier plein de boue. L’amphithéâtre que je découvrais était une espèce de hangar et nous avions très peu de matériel.

La naissance du modèle INSA. INSA Lyon 57/17
                       L' Auditorium - décembre 1958 ©INSALyon

L’heure est à l’Histoire : l’Institut National des Sciences Appliquées a ouvert ses portes, pour ne plus jamais les fermer.

Nous étions tous dans le seul amphi de l’époque, appelé maintenant amphi Vannier, raconte Jean-Louis Sauvonnet, qui se rappelle lui aussi de son premier jour de rentrée. Les filles étaient assises au premier rang. Un groupe d’hommes entre avec à leur tête, le directeur, Jean Capelle. Très grand, il surplombait tout le monde. Nous découvrions alors l’équipe enseignante de l’INSA, des professeurs triés sur le volet par Jean Capelle lui-même. Un directeur extraordinaire...  

C’était une espèce de demi-dieu renchérit Françoise. Rien qu'avec sa stature, sa grande taille, et ses cheveux blancs. Il régnait sur l’INSA et nous le respections tous beaucoup. C’était quelqu’un d’impressionnant, le père de l’INSA à nos yeux.  

Avec son ami Gaston Berger*, philosophe et industriel très impliqué, ils avaient en effet imaginé une école d’ingénieurs « pas comme les autres ». Et en 1957, dans un contexte où la France manque d’ingénieurs, leur concept n’était pas passé inaperçu aux yeux des jeunes bacheliers en mal de formation adaptée. Le recteur Capelle est un homme que j’ai toujours admiré parce que c’était une personnalité précise Jean-Louis Sauvonnet. Il avait déjà bien pensé à l’affaire. Recteur à Dakar, il avait certainement été contacté pour revenir en France. Son idée : monter une école d’ingénieurs avec pour crédo, les études et l’auto-discipline, son cheval de bataille. C’est la première fois qu’on voyait ça ! Et à mon avis, ça a super bien fonctionné ajoute Jean-Louis. 

Le préfet et le Recteur Capelle
Le Recteur Capelle au milieu et Jacques Soustelle à droite ©INSALyon

Prix d’excellence de la Martinière, aux Minimes, cet élève originaire du Jura, brillant mais casse-cou, est fils d’un professeur de maths, qui l’avait envoyé en pension pour le forcer à travailler. Tout juste admis au concours des Arts et Métiers, « l’élite de l’époque », il découvre alors dans la presse l’ouverture d’une nouvelle école. La publicité est édifiante : « études nouvelles », « enseignements nouveaux », « professeurs sélectionnés », et « autodiscipline ». 

C’était l’un des fondements-même de l’INSA : l’autodiscipline confirme Guy Berthier, lui aussi élève de la première promotion. Nous devions désigner nous-mêmes un chef de famille et un chef d’étage dans les résidences, il fallait réguler nos activités. On créera très vite une amicale des élèves et dès la première année, on écrira une charte d’autodiscipline. On a appris à être démocratique. 

Pour Jean-Louis Sauvonnet, qui avait du coup refusé d’entrer à l’école des Arts et Métiers, intégrer l’INSA Lyon était une opportunité très attirante. C’était révolutionnaire ! Mon père m’a qualifié de fou de vouloir intégrer cet institut mais je m’étais renseigné. J’ai toujours été passionné par l’hydraulique de puissance, mais comme les pneumatiques, c’étaient des techniques nouvelles qui n’étaient pas encore enseignées. Sauf à l’INSA. Je postule donc, attiré par le domaine de compétence, et je suis reçu en entretien avec un professeur, un psychologue et un ingénieur. Je serai admis raconte Jean-Louis. 

Ils seront ainsi 289 à passer cette première étape. Pas de concours, pas de sélection arbitraire. Seul critère : être titulaire du baccalauréat.

La naissance du modèle INSA. INSA Lyon 57/17
   Arrivée de la 1re promotion dans la résidence - 1957 ©INSALyon

L’INSA fut pour moi un choix pragmatique confie Françoise Oberlis. J’avais l’esprit scientifique mais je ne voulais pas être professeure, la voie prédestinée pour beaucoup de filles qui faisaient des études à l'époque. Je voulais être ingénieure. Et faire des études rapides et efficaces. L’INSA proposait des études en 4 ans et recrutait sur des valeurs. On cherchait à former beaucoup d’ingénieurs en France et cela me paraissait une façon intelligente de le faire. 

L’entretien d'admission fera le reste. C’était innovant à l’époque, et risqué complète Guy Berthier. Sans concours d’admission, difficile de considérer l’INSA comme une grande école. Mais son modèle était clair : une première année de propédeutique, et une spécialisation dès la deuxième année selon sa place dans les classements. On pouvait choisir entre chimie, physique et mécanique. L’INSA s’est ensuite adapté très vite en fonction du développement des sciences et des technologies. Et puis au fur et à mesure de notre formation, il y a eu bagarre pour obtenir le diplôme. On n'était pas sûr d’avoir celui d’ingénieur, de « technologue A », de « technologue B ».

La naissance du modèle INSA. INSA Lyon 57/17
    Cérémonie de fin d'année - Auditorium Juillet 1961 - ©INSALyon

La première promotion arrive à la fin des quatre années de formation. Nous sommes à l’aube de l’été 1961. Il devait en effet y avoir une sélection à la fin de la première année : la moitié de la promotion devait être orientée vers un diplôme d’ingénieur, l’autre, vers un diplôme de technicien supérieur. Et avant la remise de diplôme, Capelle a une idée de génie en s’inspirant d’une tradition allemande : l’INSA ne diplômera que des ingénieurs, la moitié de la promotion comme « ingénieur de conception » et l’autre comme « ingénieur de production » se souvient Robert Arnal, Professeur d’optique électronique recruté lors d’un congrès à Stockholm par René Bernard, un proche de Gaston Berger et de Jean Capelle embarqué dans l’aventure. 

Jean Capelle sera le grand absent de la toute première cérémonie de remise de diplômes. Les intentions du Ministère ayant eu raison de l’action du recteur sur le terrain, le navire INSA connaît sa première lame de fond. 1961 marque le début d’une période délicate pour l’établissement, dont l’avenir en tant qu’école d’ingénieurs est plus qu’incertain.

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Pour aller plus loin 


Premières années sur le campus

La naissance du modele INSA - Résidence A« Il nous est arrivé d’aller manger à la caserne de la Doua, une bouffe « dégueulasse »… Nous étions logés en résidence, la A, avec le premier étage réservé aux filles où les garçons n’étaient pas censés venir. Je m’y sentais tout à fait à l’aise, je n’avais que des frères et j’avais toujours vécu dans un environnement mixte. Mais c’est vrai que ce n’était pas le cas pour toutes les autres jeunes filles, la plupart n’était pas habituée puisqu’elles étaient séparés des garçons au lycée. Pour eux d’ailleurs, c’était une véritable attraction d’avoir des filles, qui étaient la cible de plaisanteries douteuses. Mais on s’en accommodait fort bien ! » 
Françoise Oberlis, l’une des 13 filles de la première promo INSA Lyon


Ingénieur INSA puis Docteur

Guy Berthier sera l’un des quinze diplômés à poursuivre un travail de thèse à l’INSA, pour obtenir le titre de « docteur ingénieur ». Bien classé, il est approché par Lucien Eyrault, professeur de physique, le jour de la remise de diplômes. Ce dernier l'encourage à poursuivre en doctorat, ce qu’il fera avec l’aide des bourses de l’entreprise Solvay, pour qui son père travaillait. « J’ai fait ma thèse dans le domaine de la thermodynamique sur un rythme accéléré pendant 3 ans. Et j’ai ensuite eu envie d’aller dans l’industrie. Je voulais trouver un travail qui valorise mes études d’électronique et mon diplôme de docteur ingénieur. J’avais eu la chance au cours de ma formation à l’INSA de bénéficier d’une ouverture vers autre chose. J’ai suivi des cours d’allemand, ma première langue au lycée, et d’anglais et j’avais envie d’apprendre. Cette ouverture internationale, fabuleuse à l’époque et caractéristique du modèle INSA, m’a valu de devenir « l’homme Asie » chez Rhône-Poulenc. Je travaillais dans leur laboratoire d’application. J’ai beaucoup voyagé et travaillé à l’étranger durant ma carrière ». 
Guy Berthier

L’esprit INSA

« C'est d'abord l’humilité : il a fallu se bagarrer et pourtant, même aujourd’hui, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’arrogance chez les ingénieurs INSA. La combativité ensuite. Les humanités : c’est un point fondamental : la formation dès le départ en humanités, et le développement du sport. Enfin, l’esprit de famille : nous étions tous internes, on vivait en famille. L’INSA regroupait des gens qui venaient de tous les horizons et permettait de créer des liens entre eux. L’esprit INSA est né de ceux qui sont allés se battre dans l’industrie et du corps enseignant issu de l’INSA. » 
Guy Berthier

Les Blousons Noirs 

Dans les premières années de l’INSA Lyon, une population « rebelle » de certains quartiers de Villeurbanne n’acceptait pas l’arrivée d’étudiants sur le domaine de la Doua. Cela se traduisait par des attaques à l’arme blanche de commandos « Blousons noirs » sur des étudiants de l’INSA Lyon, pris individuellement ou en groupes. Par exemple, le ‪samedi soir, quand des élèves-ingénieurs de l’INSA Lyon allaient au cinéma dans Lyon, il était convenu qu’ils se regroupaient tous pour arriver ensemble à l’arrêt « Antonins » du bus 27, à l’angle des rues des Antonins et du boulevard Roger Salengro. Ils parcouraient alors groupés le trajet par la rue des Antonins depuis l’arrêt de bus jusqu’à l’entrée principale de l’INSA Lyon.

Les « Blousons noirs » les attendaient souvent, armés de bouteilles cassées qu’ils se procuraient auprès d’un marchand de vin situé rue des Antonins. Il y avait régulièrement des blessés chez les étudiants (coups de couteau dans le ventre, blessures de bouteilles…). Et cela donnait lieu à des expéditions punitives organisées : plusieurs dizaines d’étudiants allaient en découdre avec ces bandes. A noter que la police n’intervenait quasiment jamais : c’était une consigne officielle ! Ce problème a cessé quand les bandes de « Blousons noirs » ont commencé à disparaître, avant la fin des années 1970.

La guerre d'Algérie

Jean-Louis Sauvonnet vient de décrocher son diplôme d’ingénieur. La guerre d’Algérie bat son plein, il est enrôlé comme 2e classe dans un camp disciplinaire. Il partira deux ans. « J’avais rencontré ma femme à l’INSA, c’était l’une des 13 élèves-ingénieures de la première promotion. Avant la réception de son diplôme en juin 61, elle était embauchée comme ingénieure en chimie des matériaux. Avant d’effectuer mon service militaire, j’avais fait 4 mois de stage dans une entreprise, qui m’avait écrit, pendant la guerre d’Algérie, pour me signifier que ma place était gardée. Je suis rentré d’Algérie, et j’ai commencé comme ingénieur dans cette société pour travailler sur des machines hydrauliques de très haute puissance. Je suis passé ingénieur en chef, ingénieur de production sur l’ensemble de l’usine, directeur de l’usine pendant 10 ans puis Directeur Général à Paris. Pendant ma « demie-retraite », j’ai construit une usine en Chine pour ce groupe. C’était TREFIMETAUX. Et c’était l’époque où on rentrait dans une entreprise pour y faire toute sa carrière. » Jean-Louis Sauvonnet

Cliquez ici pour regarder un reportage de l'Ina sur le début de la guerre d'Algérie. 

Le stage de ski

Il a eu lieu dès la première année et de ceux qui s’en souviennent, c’était extraordinaire. Obligatoire en 1957, le stage de ski d’une semaine avait pour objectif d’emmener tous les élèves-ingénieurs dans une petite station en-dessous de Tignes. Au programme : une conférence tous les soirs, des cours d’économie ou encore d’humanités. Peu commune à l’époque, la pratique de ski était une véritable découverte pour les jeunes élèves, dont beaucoup se sont retrouvés à l’hôpital dès la première journée « à la neige ». Pour des raisons économiques, le stage est devenu payant pour les volontaires et a disparu de la formation obligatoire.

BAPSO : Le Bal de la Promotion Sortante

Un bal lyonnais devenu un incontournable. La gent féminine de l’époque venait y chercher un mari ! Un bal prestigieux, qui se déroulait dans plusieurs lieux de l’Institut, dont les deux salles du Grand Restaurant, décorées chaque année par des équipes de volontaires. 

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